Les trois kappas du bonheur authentique

Portrait de SHKareshi
Billet écrit par SHKareshi
Le mer, 22/05/2019 - 01:02
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J’ai tellement de choses à faire que je ne devrais pas être en train de rédiger ce post qui, je le sais d’avance, va partir dans tous les sens… Au pire, je devrais être en train de me reposer. Oui mais… Voilà, Ikuhara quoi ! Et s’il est toujours périlleux de se lancer dans des commentaires et/ou analyses des oeuvres du réalisateur tant qu’elles sont en cours de diffusion, chacune d’entre elle provoque en moi trop de réactions que je ne saurais contenir. Et il faut bien avouer (mode 0% objectivité activé) qu’en seulement 6 épisodes, Sarazanmai s’impose déjà comme le meilleur anime de la saison. Et de loin.

Attention, ce post risque de divulgâcher certains éléments de l’intrigue des dits-épisodes. Et je dois aussi vous avouer, d’emblée, que je suis depuis toujours fasciné par les kappas, et qu’avec un combo Ikuhara x Kappa, je suis « vendu à la cause » d’emblée.

Par où commencer ? Je passerai très vite sur ce que tout le monde saluera, constatera ou expliquera d’emblée : la direction artistique, le côté apparemment « loufoque » qui cache une profondeur rare, le côté « magical girl » (ou pas…) avec ses séquences répétitives assumés, la qualité de l’animation, de l’univers musical, du génie dans la narration et la construction (avec les nombreuses fausses pistes bien pensées et les révélations au compte goutte)… Tout ce qui, en somme, fait partie d’une marque de fabrique évidente du réalisateur, qui peut autant déstabiliser que fasciner au premier abord. Je ferai peut-être un autre post dessus, un jour… Où à la fin de la diffusion de l’anime ? Ou jamais ?

Un des gros aspect assez inédit, à mes yeux, dans Sarazanmai, c’est à quel point Ikuhara joue sur les mots, ce qu’ils évoquent. Dans la mesure où la série évoque les réseaux sociaux (et donc, en France comme au Japon, ce qui va avec, c’est à dire une certaine baisse du niveau de l’écriture ?), ce n’est peut-être pas du tout anodin. Rien que le titre, lui-même, contient tellement de niveaux de compréhension :
-  « Sara » : l’assiette (comme « l’assiette de l’espoir » présente dans l’anime), c’est aussi la coupelle qui est présente sur la tête des kappas (et qui doit toujours être remplie d’eau. Mais c’est aussi le nom de l’idole omniprésente dans la série (je reviendrai dessus plus tard, peut-être…)
- « Zanmai » renvoie peut-être à « Sanmai » (un état de concentration atteint lors de la méditation zen), mais cela peut aussi être le dénominateur numérique « 3 objets plats » (qui fonctionne donc, pour des assiettes).

Donc, oui, le titre est parfaitement intraduisible, d’autant qu’il est écrit en hiragana, pour laisser l’interprétation libre à chacun. « Les trois assiettes » ? (À comprendre, « les trois kappas », qui sont évidemment les trois héros de l’histoire). Mais « l’assiette », c’est aussi un « cercle », une forme pas anodine du tout. Ce n’est d’ailleurs pas pour rient que le réseaux « wifi style » de communication, le « sarazanmai » avec lequel se connecte les trois héros se connectent entre eux, est représenté par trois cercles qui s’entremêlent. Le cercle, c’est une forme sacrée par excellence, sans début, sans fin… Et quand on porte un regard sur l’oeuvre entière d’Ikuhara, ce n’est pas anodin : les confins de l’univers d’Utena, là où aboutit le destin de Penguindrum etc… De la ligne qui s’achève (métaphoriquement, une vie), Ikuhara passe au cercle. D’ailleurs, les deux policiers de Sarazanmai le disent dans leur interrogatoire récurent : « vous qui n’avez aucun début, aucune fin ». Ce qui n’a ni début, ni fin, c’est le « cercle ».
Si on revient à ce que j’évoquais plus haut, « Sanmai », cet état de concentration atteint en méditation, quelque chose apparaît alors : quel autre but de la méditation que de se débarrasser du superflu (ce qui nous « (re)lie » à la superficialité du monde) pour s’éveiller et éventuellement ne plus se réincarner ? De ce point de vue là, le cercle, c’est donc aussi le cycle des réincarnations, et par conséquence, l’enfermement d’une vie à l’autre, tant qu’on n’a pas atteint l’éveil.

Zut, j’ai dérivé… Je voulais parler juste du langage et des jeux de mots dans Sarazanmai. « Le poisson kisu » / « kiss - baiser » dans l’épisode 3, les nouilles soba (de sarrasin) de l’épisode 4 qui évoquent, en fait, l’envie d’être « à tes côtés » (puisque soba, en japonais, c’est aussi « à côté »). Je n’ose imaginer l’enfer, pour le traducteur, à qui d’ailleurs il faut tirer notre chapeau pour l’EXCELLENTE adaptation de « s’accaparer » le shirikodama ! Bravo, vraiment !! Et globalement, l’adaptation me semble très bonne.

Sauf qu’il y a juste… un mot ! Mais un mot si crucial, que j’aurai traduit différemment : « yokubo ». Traduit ici par « convoitise ». En soi, ce choix n’est pas du tout mauvais, et se tient parfaitement en terme de sens. Mais je vais revenir sur la notion d’éveil que j’évoquais plus haut. Le mot « yokubo », je l’aurais personellement traduit par « désir ». En parfaite opposition au mot « amour ». Attention, il est bien question d’Amour  (« ai », en japonais, pas « koi »), cet amour généreux qui relève du don (de soi), qui se rapproche plutôt du concept grec de l’« agape » ? Car c’est de bien de ça dont il est TOUJOURS question chez Ikuhara. Et justement, dans de nombreuses spiritualités, le concept de « désir » s’oppose à « l’amour véritable » (allez donc revoir le titre du dernier épisode de Yuri Kuma Arashi). Le « désir » est futile s'il est - comme souvent - un « faux désir » qui nous enferme dans notre nature physique, en nous empêchant de nous élever. De là à dire que chez Ikuhara, en fin de compte, le sexe, c’est très surfait, il y a un pas que je ne franchirai pas (encore…). Quoi qu’il en soit, que ce soit Utena prête à porter toute la haine du monde sur ses épaules, Kanba qui préfère partager le fruit du destin plutôt que le dévorer seul égoïstement ou même le mélange de tout ça dans Yurikuma Arashi, toutes et tous les héro·ïnes d’Ikuhara sont prêt·es à s’oublier, à tout donner, à s’effacer, par Amour (véritable). Et pourtant, oui, pourtant… La peur de l’invisibilisation, de la disparition, c’est aussi un des leitmotiv du réalisateur. Mais ses personnages surmontent cette peur, par générosité, par don, pour autrui. Pour l’élévation ?

En tout cas, le cercle, c’est aussi celui qui connecte tout : pas de début, pas de fin… Ou du début à la fin. Tout est lié, tout est connecté. On y arrive… Puisque justement, Sarazanmai parle aussi du monde moderne, des réseaux sociaux, des liens… Des faux liens ? Des faux-semblants ? Des apparences ? De la société de consommation ? Trop tôt pour le dire, mais tout se répond parfaitement. Et en évoquant frontalement tous ces sujets-là, de manière déjà très dense (avec les autres sujets habituels d’Ikuhara), il n’est pas impossible que la grosse nouveauté de Sarazanmai soit ailleurs : l’élévation spirituelle. Suis-je allé trop loin dans l’analyse ? Peut-être que oui. Peut-être que non. Mais dans mon intériorité, tout se tient, avec une cohérence époustouflante. C’est de toute façon la puissance métaphorique évidente du travail d’Ikuhara, avec sa capacité de laisser une très forte marge d’interprétation au spectateur, qui permet tout ça. Et c’est tant mieux ! Car Ikuhara, contrairement à d’autre, compte sur l’intelligence de son spectateur, la stimule. Et quel plaisir de constater qu’un artiste complet comme lui est capable de rester cohérent, d’une oeuvre à l’autre, tout en affinant son propos, en le complexifiant, en l’enrichissant. Ikuhara, j’espère que vous toucherez mon âme des années encore.

Et en attendant, allez voir Sarazanmai légalement sur Wakanim. Ou achetez les romans de Mawaru Penguindrum (stratégie d'auto-promo enclenchéééééée) !

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